ESPRIT LIBRE ET CORPS CASSE
Elle est venue toute seule en avion, de Marseille à Paris. A 27 ans, c'est bien le moins, "mais quand on avance d'une démarche vacillante et dans un cliquetis de cannes", sourit-elle, c'est une autre affaire. Tout à l'heure, dans le bus, une dame qui pestait de la voir bloquer le passage, a lâché tout haut : "Quand on ne peut pas marcher, on reste chez soi !" Mais Eva Paul possède tout un arsenal de plaisanteries et de reparties cinglantes à destination de ceux qui regardent avec terreur ou gêne sa silhouette handicapée : "Savez-vous ce que vous serez demain, après un accident de voiture ?" La dame, vaincue, a battu en retraite.
1981
Naissance à Marseille.
1990
Départ de sa mère,
Jehanne Collard, à Paris.
1996
Enième opération du fémur, décide d'en finir avec les interventions chirurgicales.
2000
Baccalauréat sciences économiques.
2006
DEA de droit privé
et permis de conduire.
2008
Publie "La Peine de naître", écrit avec Jehanne Collard (Flammarion).
La silhouette est menue, les pieds chaussés de Converse noires très tendance et les béquilles sont posées dans un coin. "Le fauteuil roulant, ce n'est pas moi, tranche-t-elle, et, au moins, je peux monter les escaliers." Pour le reste, Eva Paul peut dresser avec une drôlerie implacable la liste des difficultés quotidiennes rencontrées dans un monde qui ne s'adresse qu'aux valides : "A Marseille, le métro n'est pas accessible, et à Paris, il n'y a que la ligne 14 qui le soit. Pour le cinéma, mieux vaut aimer les Blockbuster, les salles art et essai sont généralement impossibles. Les copropriétaires ont fait changer la porte de mon immeuble, rue de Paradis, et je ne peux plus l'ouvrir seule tant elle est lourde. Quant au permis de conduire, je l'ai obtenu après six tentatives et c'était à peu près aussi ambitieux que d'être reçue au concours de l'ENA..."
On devine, cependant, que ce n'est pas encore le défi le plus difficile qu'elle se soit lancé. Car Eva Paul veut devenir avocate. Elle sait bien que la plupart des tribunaux ne sont pas équipés pour les handicapés. Qu'il lui faudra quelqu'un pour porter ses dossiers et prendre ses notes puisque ses mains ne peuvent tenir un stylo et sont malhabiles à taper sur un ordinateur. Elle sait aussi que bien d'autres, avant elle, ont renoncé.
Elle a pourtant appelé la petite demi-douzaine d'avocats aveugles ou handicapés moteur qui persistent. Et ils ont raconté. Me Marianne Bleitrach, figure du barreau dans le Nord-Pas-de-Calais et atteinte de polio, lui a parlé de ce sac contenant ses plaidoiries et qu'elle porte sur son dos. Et cette audience qui dut se tenir sur le trottoir, le tribunal de Lens étant inaccessible pour son fauteuil roulant. Cela n'a pas découragé Eva.
Avocat est le métier de la famille. Celui de l'oncle, Gilbert Collard, que l'on ne fréquente pas. Et surtout celui de la mère d'Eva, Jehanne Collard, qui vit depuis vingt-sept ans avec la terrible culpabilité d'avoir mis au monde cette petite fille au corps cassé. Il y a quelques mois, Jehanne Collard a proposé à Eva d'écrire un livre à quatre mains, La Peine de naître ? (Flammarion, 186 p., 18 euros). La mère et la fille n'étaient jamais parvenues à parler ensemble du handicap d'Eva. Mais, à l'écrit, l'avocate n'y est pas allée par quatre chemins : "Il y a des jours où je m'efforce d'effacer Eva. Comme une tache sur une existence rêvée", a-t-elle commencé d'emblée.
Belle, passionnée, séductrice, Jehanne Collard avait pensé, à 30 ans, faire un dernier bébé de l'amour après ses deux premières filles. Eva est née prématurée à la suite d'une erreur médicale, puis diagnostiquée, à quelques mois, infirme moteur cérébral (IMC). Sa mère ne l'a jamais accepté.
D'aussi loin qu'elle se souvienne, Eva sait que ses premières années ont été celles de la dénégation. Enfant, elle ne tient pas debout seule ? Sa grand-mère maternelle décrète que sa petite-fille "a juste un petit problème..." Jehanne Collard et le père d'Eva, Georges Paul, journaliste au Provençal de l'époque, se démènent pour que leur fille soit inscrite à l'école et échappe au milieu des handicapés. Ils ont recruté Raymonde, une charmante dame à l'accent marseillais, qui emmène la petite, l'hiver, faire de la luge à Megève et, aux beaux jours, monter à cheval dans les allées du parc Borély, ou se baigner au Prado. "Enfant, Eva ne se rendait pas compte qu'elle était handicapée", sourit Raymonde.
Sa mère, elle, ne l'oublie jamais et cherche désespérément à "réparer" sa fille. Voilà la gamine trimballée dans des pèlerinages à Lourdes, où on la baigne dans des piscines d'eau miraculeuse. On la traîne dans les hôpitaux pour des dizaines d'opérations. "Si tu travailles bien ta rééducation, répète sans cesse Jehanne, tu marcheras bientôt sans béquilles." L'espoir est toujours déçu. "Après l'énième opération où l'on m'a cassé le fémur pour le remettre dans l'axe avant de m'infliger deux mois d'immobilisation sans réels progrès, j'ai dit stop", raconte Eva. "Ta mère sera hors d'elle, constate le chirurgien, mais je te comprends."
La jeune fille a décidé d'assumer son handicap. Mais sa mère a fui depuis longtemps cette enfant qu'elle croit vouée au malheur. Eva n'a pas encore 10 ans que Jehanne Collard la laisse à la garde de son père, part rejoindre un autre homme, boit plus qu'elle ne devrait et se noie dans des voyages dont elle ne revient qu'à l'improviste, les bras chargés de cadeaux, coupable d'avoir abandonné la petite mais incapable de rester plus de huit jours avec elle. Pour finir, elle reconnaît : "En réalité, il n'y a pas de jours sans Eva. Toute fuite, toute cuite est inutile."
C'est si inutile qu'Eva n'est même pas encore entrée dans l'adolescence que Jehanne Collard est victime d'un terrible accident de voiture. La voici elle aussi handicapée, en fauteuil roulant. "Seulement, elle, au bout d'un an, elle s'est remise à marcher, sourit Eva. Pas moi." L'avocate ne parvient toujours pas à parler à sa fille. Mais elle se spécialise désormais dans les victimes d'accidents de la route. Continuellement au chevet de tétraplégiques, mais profondément malheureuse d'entendre le cliquetis des cannes annonçant chaque arrivée de sa benjamine.
Le plus étonnant, au fond, est que la jeune femme d'aujourd'hui continue à tenir la dragée haute à cette mère qui exprime si durement son amour. "Elle croit que je vais me suicider tous les quarts d'heure, autorise plus de choses à mon neveu de 5 ans qu'à moi et n'imagine même pas que je puisse être heureuse", ironise volontiers Eva Paul. Sa mère lui répète surtout sans cesse qu'elle ne parviendra jamais à être avocate.
Le certificat raté une première fois, elle a d'ailleurs aussitôt embauché Eva comme juriste dans son cabinet, pensant lui offrir une voie de sortie acceptable. Mais la jeune femme s'ennuie, à traiter des dossiers juridiques devant son ordinateur à reconnaissance vocale. "Etre handicapée m'a empêchée d'avoir une vie facile, mais je ne vois pas pourquoi cela m'empêcherait d'être avocate", jure-t-elle. Et, dans sa persistance à vouloir tout de même retenter sa chance, il y a d'abord comme une leçon administrée à sa génitrice.
